17e Rencontres FARRE – Agriculture & Société – Regards croisés sur la biodiversité (janvier 2015) – Assemblée nationale Immeuble Chaban-Delmas, 101 rue de l’Université, salle Victor Hugo, Paris 7e

Relisez la synthèse des débats et interventions:
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« Agriculturisation », ou comment réconcilier la ville et la campagne !

Le monde agricole occupe et a toujours occupé une place prépondérante dans le développement de l’économie de notre pays et dans les mutations de la société en général.
L’agriculture c’est le passé, le présent et le futur de nos sociétés.
Un des grands enjeux est d’alimenter en quantité et qualité suffisante une population croissante dans les villes, en cultivant sur des surfaces agricoles qui se réduisent du fait de l’étalement urbain, de la périurbanisation et, en conséquence, du mitage.

Un rapport entre ville et campagne toujours difficile.
La question du rapport qu’entretient la ville avec la campagne, le monde urbain avec le monde rural et agricole est devenue centrale pour l’avenir de nos modes et qualités de vie.
Ce rapport a une histoire tourmentée.
Le monde agricole a subi une évolution chaotique qui l’a mené à ce que les agriculteurs vivent actuellement : une crise sans précédent, crise des produits alimentaires, problèmes sanitaires, pollution, productivisme à outrance, mauvaise image auprès des consommateurs, etc..
De plus le citadin a, de façon générale, une image faussée de la campagne et du monde rural en général. D’un côté, la notion d’utopie villageoise et de campagne rêvée, d’un autre côté, l’image négative et archaïque de l’agriculteur « empoisonneur » ou peu soucieux de la qualité des produits cultivés.
La rupture sociale et environnementale avec le monde urbain (la ville) s’est, elle aussi, accentuée, et a créé une séparation entre le travail à la campagne et les urbains.

L’agriculturisation, pour réconcilier deux mondes.
Notre époque sensible nous demande d’opérer des basculements, des « changements d’ère » ; Il faut changer d’époque et pour ce faire, il faut expérimenter.
Comme disait Erik Orsenna il y a peu : « plus je me plante, plus je pousse ».
Je pense qu’il faut donc initier un processus de réconciliation de la ville avec la campagne et vice versa.
Il y a plusieurs façons d’aborder le problème (comme par exemple une reterritorialisation de l’agriculture qui est déjà engagée) mais je choisis de par ma formation et ma culture professionnelle de m’intéresser tout particulièrement à la réconciliation entre deux mondes au travers du prisme du développement urbain et territorial commun, par l’expérimentation de nouveaux phénomènes urbains à inventer collectivement avec le monde agricole. J’ai appelé cela l’ « agriculturisation ».
L’agriculturisation passe d’abord par des questionnements : Comment communiquer une image positive et constructive du monde agricole d’aujourd’hui ? Comment promouvoir et dynamiser en milieu urbain de nouvelles pratiques à partir des expériences du monde agricole ?
L’expérimentation est la seule issue possible pour « ouvrir de nouveaux champs », pour une prise de conscience de l’ensemble des citoyens, pour une meilleure connaissance du territoire et donc une meilleure appréhension et adéquation entre paysage, milieu (faune, flore et bâti) et agriculture.
De plus, le monde rural peut nous apprendre à mieux connaître nos « milieux » et des initiatives positives ne peuvent qu’entraîner des synergies bénéficiaires autant pour la ville que pour la campagne.
Il s’agit donc d’impliquer le monde agricole dans un projet qui lui soit bénéfique tout en satisfaisant les besoins des villes qui s’accroissent.

L’agriculturisation des esprits et la nécessité de l’expérimentation.
Ce projet ou concept comporte à ce stade de la réflexion deux grandes étapes simultanées ou successives : une première phase de communication et d’expériences que nous appellerons «agriculturisation des esprits », qui fait appel à des dispositifs de communication positive pour faire mieux comprendre au monde urbain ce que sont vraiment les filières agricoles (les modes de travail, leurs contraintes, les nouvelles technologies, les différents types d’agriculture..) et la vie à la campagne, ses avantages (vie au grand air, proximité avec la nature, lien avec la terre..) et ses inconvénients (problèmes économiques, sociaux, d’éducation, sanitaires, absence de services basiques, de transports..).
Cette communication pourrait se réaliser par de grands évènements nationaux ou internationaux, au cœur de grandes villes, des évènements populaires et ludiques qui frappent les esprits et avec pour principal objectif de réconcilier la ville avec la campagne, de façon solidaire et transversale, en en faisant bénéficier tout particulièrement les zones rurales en situation de précarité, et en préparant l’avenir sur de grandes questions comme entre autres celle de l’alimentation et du rééquilibrage des ressources agricoles, ou le futur des villes au sens sociétal, …des liens avec l’éducation nationale pourraient aussi être encouragés et donner lieu à des échanges et des initiatives avec les écoles dans le cadre de projets éducatifs expérimentaux.

Mais il s’agit aussi de façon originale de montrer à la ville à quel point la ruralité peut être créatrice de nouvelles pratiques urbaines et de nouveaux débouchés économiques.
A une époque où l’on voit réapparaître l’agriculture en ville promue par des citadins (dans de nombreux pays au monde et en France dans une moindre mesure), le projet consiste à impliquer le monde agricole dans ces processus et de favoriser de nouveaux débouchés productifs en apportant des solutions dans le respect des milieux et des territoires.

Ces expérimentations pourraient porter sur des lieux de dialogue, d’échanges, de vie sociale, des nouveaux procédés agricoles innovants, la promotion d’actions en faveur de la biodiversité dans la ville, de nouveaux modes de vente de produits issus de l’agro-écologie, de nouveaux espaces publics mixtes animés par des représentants du monde agricole, de nouvelles productions agricoles liées à la ville (par exemple production d’énergie)… mais aussi des pratiques de ventes et de distribution innovantes en adéquation avec les nouveaux besoins et pratiques de la ville contemporaine (utilisation des technologies numériques par des applications adaptées, conditionnement écologique et réalisé à proximité…). Ce sont évidemment des pistes de réflexion à confirmer avec les premiers concernés et qui doivent faire appel à l’imagination des jeunes agriculteurs entre autres, avides de nouveauté, d’expérimentation et de progrès.
Cela nécessite des lieux adéquats et connectés à la ville : friches industrielles, terrains délaissés, périurbain, grand chantiers de construction en cours, lieux éphémères..et une volonté des collectivités à promouvoir ce type de projets pilotes.

Une possible pérennisation.
La deuxième étape est celle de l’agriculturisation pérennisée.
L’objectif de cet enjeu : fabriquer de la ville et des fragments de « société » qui illustrent durablement la réconciliation entre ville et campagne.
Il pourrait s’agir de processus participatifs de décision (impliquant tout autant la représentation agricole comme la représentation urbaine) ayant pour but de créer la ville innovante, émancipatrice, et solidaire.
Cette idée originale doit donner l’opportunité au monde rural de faire valoir de nouvelles pratiques urbaines innovantes, « fusionnelles » – fusionner les fonctions, les services, les besoins, logement et agriculture, bureaux et agriculture, équipements et agriculture, espace public et agriculture, culture et agriculture – et annonciatrices d’une nouvelle modernité et d’une réconciliation entre 2 mondes qui aspirent aux mêmes objectifs.
Il est possible d’ores et déjà d’ouvrir des perspectives en inventant des lieux ou des quartiers que je nomme « agoragricoles » et qui pourraient regrouper sur une même parcelle des logements, des espaces publics verts et agricoles, un marché, des lieux de culture et d’histoire du monde rural et agricole, des espaces agricoles de démonstration et dégustation, des interconnections avec d’autres expériences internationales (jumelages) ; des espaces évolutifs, adaptables, favorisant l’imprévu dans un souci permanent de progrès.
Ce type de lieu doit faire l’objet de nouveaux processus d’agro-urbanisme, participatifs et innovants, donnant l’opportunité, à terme de constituer une vitrine de l’agriculture française tant au niveau national qu’à l’international et de placer la France comme étant le premier pays ayant su combler le fossé culturel, économique et social existant entre la campagne et la ville.

En conclusion, l’agriculturisation se doit d’être une des garantes d’un environnement urbain plus sain et plus productif et peut constituer un projet de société transitoire, qui prépare l’avenir sur de nouvelles bases, en préparant les hommes et les femmes sans les séparer arbitrairement, tout en leur offrant l’opportunité, de « faire ville » et donc « société », pour demain.
Jean-Pierre Bouanha / janvier 2015